COX'S BAZAR
Cox’s bazar
Je vis à Cox’s bazar, entre jungle et rizières, miradors et barbelés, tôle et poussière.
Cox’s bazar, un drôle de nom pour cette ville du Bangladesh où s’étend mollement une longue plage de sable fin.
J’ai ramassé un dépliant disant que c’est une des attractions touristiques les plus en vue du pays.
S’y sont échoués dernièrement, par centaines de milliers, les Rohingyas, mes frères.
Cox’s bazar, c’est comme son nom l’indique un sacré "bazaaaaar "où sont englués huit cent mille réfugiés.
Imaginez des rues qui courent à même le sol, grimpent les collines, dévalent dans la plaine,
bordées de bicoques aux tentures bariolées, noyées dans des entrelacs où s’entassent des familles.
Ma maison tient en quelques pierres et quelques tiges de bambous sur lesquels reposent une grande toile
Par grand vent elle devient, dans le ciel tourmenté, un cerf volant après lequel il nous faut courir.
Mais par chance, il y a toujours des voisins pour la reconnaître et nous ramener notre toit.
Par bonheur, nous avons accès à l’eau d’un puits peu profond qui nous procure une eau incertaine
L’eau, c’est la vie ! dit-on. Mais ici l’eau c’est la loterie depuis qu’y prolifère le bacille.
Ils n’auraient pas dû installer des latrines si proches du puits. Ça met le bazar dans nos intestins.
Alors on fait tout bouillir, mais il n’y pas toujours de charbon. Alors, on se le dispute et parfois des gens se battent.
Il n’y a pas que l’eau du dessous qui mette le bazar ici. Il y a aussi les inondations.
Je ne savais pas qu’une maison, ça pouvait glisser sur la pente et se retrouver plus bas, en débris.
J’apprends beaucoup de choses au camp de réfugiés de Cox’s bazar, et en premier le prix de la vie.
Il semble que ce soit très cher en occident, où a été inventé le jeans. Mais ici ça ne vaut rien.
Pour quelques takas ou roupies, ils ont acheté ma sœur qu’on a plus revu depuis.
Mes parents n’osent pas toucher à l’argent. Ils ont raison, c’est du mauvais argent.
Pas comme celui que je gagne en louant mes services aux messieurs qui viennent nous chercher.
Tout est propre chez eux quand ils nous ramènent, mais je n’aime pas faire ce qu’ils nous demandent parfois.
Deux hommes sont passés en courant hier dans la rue. J’ai su que c’était des voleurs quand j’ai vu la police.
Ils ont dû rendre la nourriture qu’ils avaient dérobée aux Nations Unis, grâce auxquelles nous mangeons.
C’est bien que des nations se soient unies comme ça. Ça nous permet de vivre, nous les réfugiés de Birmanie.
Les birmans disent que ce n’est pas notre pays. Mais nous n’en avons pas d'autres. On ne décide pas de son pays.
Ils disent que leur Bouddha n’est pas compatible avec notre prophète Mahomet, alors qu’ils ne se sont jamais rencontrés.
Si ça se trouve, ils se seraient bien entendus et auraient demandé à tous leurs fidèles de pactiser
et de vivre ensemble sur une même terre sans que l’un ne pense même à retirer sa citoyenneté à l’autre.
Comme ils l’ont fait ! Mais on ne peut pas vivre sans avoir un pays. Sans pays, on n’a pas d’identité.
La preuve c’est que tous les citoyens du monde ont une carte qui prouve d’où ils viennent. Nous, on nous l’a enlevée.
Du coup, on se retrouve sans autre pays que ce camp et sans autre identité que cette crasse qui le recouvre.
Parfois la honte prend le dessus et je n’arrive plus à voir la beauté du ciel, ni la grâce des jeunes filles.
Je me prends à rêver de revanche, de reconquête, de fusils, d’assauts juste pour me dire que je ne suis pas une chiffe molle.
mais j’ai fini par dire non à celui qui se rengorgeait, grondant: “ libérons ensemble notre peuple du joug qui pèse sur lui.”
Non pas que je veuille rester captif de ma condition, mais je veux en sortir par une porte ouverte sur le monde
et non pas sur le sang répandu de familles entières car nous n’avons pas la force de notre côté.
Nous sommes si pauvres que pas un pays ne voudrait soutenir notre cause. C’est l’intérêt qui les guide.
Et la bonne conscience. Ils savent que notre mort serait d’un poids insupportable. Alors les nations unies nous nourrissent.
comme des lapins dans un clapier ou des chiens dans un chenil, veillant bien à ce que le grillage tienne.
J’ai entendu à la radio qu’à Gaza, ils l’avaient coupé et que ça avait été un véritable carnage dehors.
Je ne veux pas de ça, je veux vivre avec les miens dans la paix sur une terre qui nous nourrisse et nous donne une identité.
Je veux croire qu’un jour se lèvera sur le peuple rohingyas qui lui permettra de rentrer chez lui,
de rebâtir ses maisons incendiées, de retourner sa terre et d’y semer les graines qu’il a enfouies avant de partir.
Je ne suis pas un doux rêveur. Je sais qu’il ne suffit pas de rêver mais de faire connaître notre situation.
Alors j’écris. Pardon pour mon langage qui n’arrive pas à dire tout ce que j’ai au fond de mon cœur.
Merci de m’avoir lu jusqu’à la fin et de bien vouloir comme moi être de ceux qu’animent la justice et la compassion.
/image%2F1034730%2F20251108%2Fob_968b6c_cox-s-bazar-bangladesh.jpg)
/image%2F1034730%2F20251108%2Fob_f1c723_cox-s-bazar.jpg)