Ennemis
Le livre reposait sur le lutrin, bien en évidence sur la console.
Il y était écrit : aimez vos ennemis !
- Je veux bien, mais c'est un peu antinomique, non.
Si on se mettait à aimer nos ennemis, ils ne seraient plus nos ennemis.
À moins que le type qui a écrit ça pensait justement à un moyen de le faire disparaître : un ennemi aimé, c'est un ennemi mort !
Et de résoudre les guerres :
Imaginez deux armées qui se font face, avec baïonnettes et canons. L'une, qui a lu ce qui est écrit, dit : “on vous aime”, très fort. L'autre par la voix de son général, un peu sourd, “comment ? Et se tournant vers les siens : “ Faites taire les canons, je n’entends rien.” A l'autre en face : “Parlez plus fort”.
Parce qu'à ce moment-là on se parlait entre armées, sur le champ de bataille en direct.
Donc en face : “on vous aime”
Le général : c'est une ruse, les gars. À l'attaque…
Le commandant de l'armée : “mon général, et si c'était vrai ?”
Et voilà les fusils qui s’abaissent.
Et la frontière reste tracée là où elle l'était et tout le monde rentre chez soi, embrasse femme et enfants en leur racontant avoir vécu quelque chose d'extraordinaire : la déconstruction de l'ennemi.
Parce qu'un ennemi, ça se construit. Avec des arguments solides comme des pierres : les représentations. Empilées les unes sur les autres, ça vous dresse un ennemi face à vous plus sûrement que des remparts devant une ville.
Prenez le voisin, facile à construire comme ennemi. “L'autre soir, l'arrière de sa voiture mal garée empiétait sur mon trottoir, si je vous l'dit, monsieur le commissaire ! “
Prenez la DRH qui vous a licencié. C'est plus corsé. Vous savez qu'elle a agit sur ordre, mais c'est plus fort que vous. Vous la haïssez pour l'humiliation qu'elle vous a fait subir.
Et la voilà la constante ; la haine, c'est toujours plus fort que soi. Comme la rancune.
Ça vous traverse et on y peut rien.
Sauf à décider qu'elle ne s'installera pas. Je sais, c’est vite dit ! On la chasse par la porte et elle revient par la fenêtre.
Sauf à lui pourrir la vie avec ce qu'elle déteste le plus au monde, l'amour. Faites-lui sentir juste l'odeur. Elle ne la supporte pas.
Et voilà comment on boucle avec la phrase qu'un type à prononcé un jour et qui a été gardée dans les livres.
Aimer son ennemi, c'est pas dans nos cordes. D'accord. Et puis c'est antinomique. D'accord.
Mais aimer en son ennemi, ce qui est aimable pour ne pas laisser s'installer la haine… Ça, ça doit être possible.
Il y a toujours quelque chose qui puisse être aimé, ne serait-ce que le germe d’ humanité déposé en chacun à la naissance. Ça, il faut y croire. Mais si on y croit, alors…
Il devient possible d'aimer l'ami qui réside en tout ennemi et qui nous ressemble tant.
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