LES LAMENTATIONS DU PÊCHER

Publié le par Denis

LES LAMENTATIONS DU PÊCHER

Après quelques mois consacrés au bouclage de mon troisième livre "Les presque riens du Tout", j'ai repris la plume pour une série de textes où l'humour le dispute au sérieux, sur fond de surréalisme et d'un brin de poésie. 

 

 

LES LAMENTATIONS DU PÊCHER

Un pêcher, l’arbre, se lamentait autrefois en ces termes : 
- “Comment le pommier a-t-il pu s’imposer comme l’arbre du fruit défendu
alors que je suis moi, sans conteste, le Pêcher originel, 
l’arbre qui a permis au premier homme d’accéder à la connaissance
et de s'affranchir d’une tutelle souveraine et omnipotente. 

Il y avait en effet en Eden nombre d’essences d’arbres à l’aspect désirable
qui en faisaient un jardin où les premiers hommes aimaient à se promener.
Parmi eux, il y avait l’arbre de vie, celui qui est printemps. 
Et puis il y avait l’arbre de la connaissance du bien et du mal
celui couvert de fruits au poids incommensurable qui portait le nom de pêcher. 

Or donc, Eve ou Hawwa  - la dame de la vie - vit que le fruit de l’arbre était bon  
et elle en donna à celui qui était à son côté, Adam, le terreux, le glaiseux.
En eux s’insinua un délicieux parfum, reconnaissable entre tous, celui du pêcher.  
Advint alors en leur esprit tout chamboulé ce que le serpent avait prédit ; 
la conscience de ce qui était bon pour eux et par suite de ce qui était mauvais. 

A quel moment les choses ont-elles dérapé, nul ne sait vraiment. 
Toujours est-il que l’acte banal de manger s’est au cours des temps transformé en faute. 
- “Ah, si elle n’avait pas cédé à la concupiscence, nous n’en serions pas là !”   
- “Ah, s’ils n’avaient pas goûté de ce fruit, nous vivrions toujours nus et heureux !” 
A quel moment la chair du pêcher devint-elle le péché de chair ? 

Pour le comprendre, notre arbre dut remonter le cours de l’histoire,
car enfin savoir ce qui est bon pour soi relève plus de la sagesse que de la faute. 
Une enquête minutieuse lui permit de révéler que certains avaient eu intérêt
à parler pour Adam de pomme qui se serait coincée dans son gosier
afin de laisser le champ sémantique libre à un fruit des plus vénéneux, celui du péché. 

Ils avaient compris que ce fruit pouvait leur donner accès aux ors du pouvoir
pour peu qu’ils parviennent à convaincre l’homme de sa culpabilité originelle.
Les rois régnaient alors sur les corps, eux rêvaient de régner sur les âmes. 
Un homme qui prêchait l’amour les y aida en invitant de simples pêcheurs en barque
à devenir des pêcheurs d’hommes. Ils en profitèrent pour noyer le poisson. 

Prêcheurs, pêcheurs, péché prirent la place de l’amour qu’il incarnait
faisant des hommes et des femmes, en proie au doute, des proies pour leurs filets.  
La petite industrie de blanchiment d’âmes prenait son essor.
Après avoir été convaincu de nager dans le péché, le salut était offert
par la confession ouvrant à la suprême indulgence, moyennant finance. 

C’est ce que découvrit notre arbre qui s’était fait voler sa place dans l’histoire. 
Il n’était en rien coupable ce pêcher, pas plus que vous et moi
qui pourtant portons le poids d’un inconscient collectif lié à son essence. 
Il n’est pas facile de parler de péché sans agiter les remugles du passé. 
Merci à toi, pêcher, pour ton travail d’historien et merci aussi au pommier, 
lesquels depuis se sont réconciliés. 
 

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