De gaieté de coeur 

Publié le par Denis

De gaieté de coeur 

 

Ce n’est pas de gaieté de cœur que j’ai volé


Lorsque je me suis retrouvé seul dans la rue, 
La faim a pris la place de mes parents, assassinés. 

Elle a dicté ma conduite, c’était voler ou crever. 
parce que les poubelles ici sont toutes vides. 

Que peut faire un enfant de treize ans, sans toit,
dans une ville qui tremble de peur et de solitude

sinon devenir la proie de la violence aveugle
dont se repaissent les nombreux chefs de gangs. 


Ce n’est pas de gaieté de cœur que j’ai porté une arme. 


Elle a la couleur verte des deux dollars qu’ils me donnent
en échange des courses qu’ils me font faire pour eux. 

Quand je parle de courses, ça peut être pour de la bière 
mais aussi de vraies courses contre la mort. 

Port-au-Prince est une ville sur laquelle elle règne.
Quand on l’a à ses trousses, il vaut mieux savoir courir.  

Elles sont deux à avoir fait main basse sur Haïti : 
La mort et la faim, l’une servant de piédestal à l’autre. 


Ce n’est pas de gaieté de cœur que je me suis drogué.


Très vite ils ont compris comment nous tenir en laisse,
nous livrant à la poudre blanche qu’ils détiennent. 

Elle calme la faim, la solitude et toutes les misères,
nous jetant dans leurs mains pour avoir la juste dose. 

Après quoi ils nous envoient faire les sales besognes
qui laissent des jeunes filles en sang sur le sol nu

et des jeunes hommes avec un bras désarticulé
pour avoir défendu le peu qu’il y avait dans la maison.


Ce n’est pas de gaieté de coeur que j’ai tué


La vie ici en Haïti, on n’y tient pas vraiment, 
comme ailleurs, comme dans les pays riches. 

Que peut-on espérer d’une terre devenue chauve
ayant vu ses arbres brûler et sa terre s’en aller à la mer. 

Un pays toujours tremblé, secoué, malmené, 
par une faille profonde qui disloque ses maisons, 

et qui n’arrête pas de devoir à son ancien maître,
le prix de sa liberté achetée à prix d’or. 


Ce n’est pas de gaieté de coeur que j’ai croupi en prison


Nul juge n’est venu pour comprendre d’où je viens
et pour m’arracher aux griffes de la misère. 

Je ne voulais pas sortir pour retomber dans leurs mains.
Dehors, ce n’est plus le jardin de mon enfance. 

J’y mangeais des goyaves sucrées au goût acide
et des papayes dont le jus nous coulait entre les lèvres

Mais comment retrouver une vie ordinaire lorsqu’on est
sans parents, sans maison, sans éducation et sans lois.


Ce n’est pas de gaieté de coeur que je l’ai suivi,


celui qui m’a amené dans cette maison pour enfants
que la vie a forcé à devenir adultes, trop tôt. 

Il a un regard qui porte la lumière au dedans de vous
et des mots comme des baumes sur vos plaies. 

Tous ici avons été les proies de la violence
qui nous a labouré, qui le corps, qui le cœur. 

Tous ici avons trouvé une petite soeur radieuse
que nous choyons et qui se nomme espérance


ce n’est pas de gaieté de coeur que je quitte cette maison


Mais j’ai vingt ans. Je suis fort maintenant et éduqué 
et je sais mon devoir envers la terre qui m’a vu naître.

J’arpenterai les bidonvilles et les artères des cités
pour arracher à leur sort les enfants que la rue a happés.
  
Je leur raconterai ma vie, ma servitude, ma misère, 
mes délits et mes crimes. Et ils me croiront. 

Et je sauverai tous ceux que je pourrai,
leur insufflant la lumière et la gaieté de cœur qui est désormais la mienne.  

 


 


 

Publié dans 'poétie'

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G
Comme il est vrai et touchant ce texte sur l'enfant d'Haïti . Merci de nous envoyer ces messages sur ces mondes que l'on oublie lovés que nous sommes dans notre confort qui semble indécent , et centrés sur des préoccupations souvent égoïstes . n'oublions pas de remercier pour cette vie dont nous bénéficions , de cette paix et regardons tendons la main et à manger et un mot gentil à celui qui près de nous ressemble à cet enfant de Haiti . Merci Denis de nous rappeler que nous pouvons aussi ajouter de la vie à celle de ceux qui n'en ont plus vraiment .
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