La carafe philosophe
Une carafe dans un frigo communautaire se plaignait, en plein été, de n’avoir pas été remplie par celui qui l’avait vidée.
- A quoi sers-je, se disait-elle, si je ne peux rafraîchir celui qui a soif ? Qui voudra d’une carafe vide?
Elle se retrouva, comme elle le craignait, prise à partie par un membre assoiffé qui ne put en tirer que le souvenir de l’eau. De dépit, il s’abreuva de l’eau tiède du robinet, l’oubliant même vide dans la salle collective.
La communauté s’étant réunie ce soir-là autour de la table où trônait la carafe débattait des questions du bien vivre ensemble. Après avoir traité de sujet importants liés au partage des fruits du travail, la cruche vit la discussion se porter étonnamment sur elle.
- Que fait cette cruche vide au milieu de la table ? demanda l’un des participants.
- Je l’ai trouvé ainsi dans le frigo cet après-midi, dit notre assoiffé de tout à l’heure, sur un ton dont la véhémence trahissait un reste d’irritation.
- Et tu ne l’as pas remplie, dit un autre.
- J’avoue avoir été débordé par mon animosité et j’ai oublié de le faire.
- En somme, tu reproches à un autre de faire ce que toi-même tu es capable de faire, dit celui qui avait la plus longue expérience de la vie en communauté. Que sais-tu des raisons qui ont amené cet autre à ne pas la remplir ?
La carafe au comble et bien au frais cette fois dans son compartiment après le départ des participants, se posa à elle-même la question centrale à laquelle chacun était confronté : Vivre ensemble, est-ce s’indigner de ce que je sois vide ou est-ce accepter qu’on puisse oublier de me remplir ? Et devenant de plus en plus philosophe, elle avança également : vivre ensemble, est-ce s’indigner de chaque acte d’incivilité ou accepter qu’ils ont des raisons d’être ?
Et allant plus loin, la carafe qui avait vu disparaître certains membres encore jeunes se demanda si vivre appelait à s’indigner de la maladie qui les avait emportés ou à l’accepter comme tragique mais inhérente à la vie ?
Et ainsi de la violence, de la guerre. Quelle part d’indignation réclament-elles et quelle part d’acceptation y consentir pour vivre ensemble.
La carafe eut pour finir un petit sourire en pensant à celui qui l’avait appelée cruche, alors qu’elle était vide, trouvant là matière à s’indigner. Mais elle s’en abstint. Savait-il tout ce que ce vide renfermait ?
Inspiré librement d’une chronique de Joshin Luce Bachoux, parue dans “Journal de mon jardin zen”.
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