A ceux qui rêvent d'embrasser le monde
Il n’y a pas plus fou en ce monde
que ceux qui rêvent de pouvoir l’embrasser.
Le monde s’est toujours refusé à eux.
Ne serait-ce que parce qu’ils pensent avoir le bras long.
Le monde s’offre de préférence aux petites mains,
à celles qui ne cherchent pas à le saisir
mais réparent ici une frontière décousue,
là, pansent la blessure d’un tremblement de terre.
Le monde n’a pas besoin d'embrassades, ni de grandes déclarations.
Il préfère les petits mots adressés à l’oreille ;
par les gens simples et les futures mères
lui confiant leur espoir d’un monde meilleur.
Il ne demande que ça, lui, de devenir meilleur,
de pouvoir assurer la paix et le pain à tous.
Il souffre de se voir piller par les puissants
qui ne laissent aux faibles que les miettes.
Mais on a beau être le monde, on a ses limites.
Ce n’est pas qu’il est insensible à la misère,
mais il ne peut rien faire par lui-même.
La marche même du monde lui échappe.
Elle est dans la main de ceux qui le conduisent
qui eux-mêmes sont dans la main de qui les conduit.
Et lorsqu’ils prétendent que c’est celle du peuple,
nous savons bien que leur ressort est ailleurs.
C’est pourquoi il se méfie de ceux qui veulent l’embrasser,
le monde. Leurs mains, souvent, ne sont pas propres.
Sans parler de celle qui le fait tourner à son profit
celle du capital, que les plus avisés appellent la main invisible.
Alors à tous ceux qui veulent mettre la main sur le monde,
il oppose la force tranquille de celui qui traverse les siècles.
Il en a connu des civilisations, des empires qui se sont écroulés,
des assoiffés de pouvoir et d’argent, morts de leur soif.
Et sans cesse en apparaissent d’autres
qui veulent faire du monde un jouet entre leurs mains.
Mais lui n’en a cure qui chaque fois se soustrait
patientant jusqu’à ce que leurs sombres dessins les dévorent.
Ce faisant, il rêve malgré tout d’être caressé
par tous ceux qui lui veulent du bien.
Il est délicat le monde. Il aime être cajolé
et par-dessus tout il aime être aimé pour ce qu’il est.
Avec ses failles et ses limitations
avec son envie de bien faire pour chacun,
avec sa tendresse particulière pour la vie
dont il sait qu’elle doit conjuguer tragique et beauté.
Il n’est pas si éloigné de nous, le monde.
Si on accepte d’entrer en intimité avec lui
il saura même nous faire reconnaître
qu’à notre façon, on porte le monde en soi.
et que c’est lui qui rêve de nous embrasser.
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