Ce qui vient de moi
Ce qui vient de moi n’est pas de moi.
Je le pressens.
Ce geste que je fais, cette parole que je prononce viennent de plus loin que moi.
Ils me semblent venir d’un pays racine où s’engendrent toutes les causes.
Je me sens comme une feuille reliée à ces racines qui sont causes de l’arbre.
Elles-mêmes reliées à un germe premier, principe causal absolu.
Et pourtant, je crée, je vais, je choisis, je décide.
Alors qui fait cela pour moi, si ce n’est moi.
Si on ajoute que du ciel me parviennent des éclaircies, des éblouissements
comme autant de coïncidence dévoilant un futur déjà inscrit,
serais-je alors, à cet instant précis, la marionnette docile répondant aux fils
que manipulent de concert mon passé et mon futur ?
Les mots-mêmes qui s’inscrivent, là précisément,
résultent-ils d’une chaîne de causalité ou d’un appel du futur?
Tout est-il déjà joué et tout est-il déjà inscrit?
Suis-je un être libre ou le jouet du temps?
Je sais les murmurations d’étourneaux
dont la liberté n’a d’égale que la contrainte.
Par quoi sont-ils mus si ce n’est l’appel du ciel
et leur immémoriale condition d'oiseaux battant des ailes.
Je sais la délivrance de quiconque se met en devoir de s’éveiller
en pétrissant avec ferveur la glaise dont il est issu.
Est-ce cela être libre que d’échapper aux forces
générant sans relâche un flux de causes à effets.
Où est-ce y consentir en s’inscrivant dans ce flux
avec mes propres forces tentant de le faire mien.
Qui est le plus libre de celui qui s’épuise contre le courant
ou de celui qui s’y abandonne s’ingéniant à en effacer les obstacles?
Ce flux, la vie-même avec ses naissances, ses amours, ses souffrances
et son sens du tragique, nous rend uniques, fragiles et mortels.
Consentir à la vie, est-ce renoncer à l’être libre auquel j’aspire?
Devrais-je renoncer à cette capacité d’indignation qui me fait homme?
Il y a des consentements qui libèrent aussi sûrement que les portes du ciel,
sans exiger de détourner les yeux sur l’injustice, la violence, la souffrance?
Mais alors à quoi consentir alors que le refus me tend les bras à chaque instant,
à chaque mensonge ou agression, à chaque viol, à chaque guerre.
Comme la plante consent à élever l’eau de la terre vers le ciel
afin que la fleur soit fécondée puis la graine multipliée,
y a-t-il libération plus grande que de consentir à élever
ce qui aspire, en moi, à être porté vers son accomplissement.
Pour l’esclave comme pour l’otage ou le prisonnier,
être libre signifie d’abord être libéré.
Si ma condition première est d’être un jouet mu par des fils invisibles
ne suis-je pas appelé à les confondre en les exposant à la lumière .
Le lotus n’a pas choisi de tremper ses racines dans la boue
et pourtant il en tire la force de s’élever au-dessus des eaux,
Le poulain comme le faon où qu’ils naissent, la nuit comme le jour,
savent que pour survivre, ils doivent d’abord se mettre debout.
Qui saura mieux que cette force faire advenir en moi
le goût des prairies, des braises et des torrents de montagne
Qui saura mieux que cette force générer en moi
le goût de l’autre et de sa différence, dût-elle me résister.
Me laisser habiter par elle ne me rendra pas libre
mais libérera ce qui vient de plus loin que moi
qui n’est pas moi mais qui ne saurait prendre forme sans moi
sans ce consentement que je peux librement donner à la vie.
N’a-t-elle pas de tout temps attendu que je sois là où je suis,
à reconnaître que je suis traversé autant que porté par elle,
elle qui ne cesse d’être source de ce qui advient, dans les formes et la pensée
et qui a fait de moi celui par qui elle advient.
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