Comment voulez-vous qu’on s’en sorte ?
- Après ça, comment voulez-vous qu’on s’en sorte ?
- Après quoi ?
- Et bien, après tout ce qu’on voit, tout ce qu’on entend … L’état du monde, quoi !
- Parce que vous souhaitez vous en sortir, c’est ça ?
- Façon de parler…
- Non, poursuivez, c’est intéressant ; s’en sortir… mais de quoi ?
- De la crise, pardi !
- Laquelle ?
- Je ne sais pas, moi, celle qui touche les jeunes … le pouvoir d’achat, les retraites, le réchauffement climatique, l’intelligence artificielle, est-ce que je sais moi, l’Europe, la montée des extrêmes, l’Ukraine, le Moyen-Orient, la Chine et j’en passe. Je ne peux pas vous les citer toutes.
- En somme, si je comprends bien, pour vous la marche du monde s’enfonce dans le chaos, alors qu’elle est censée garantir à votre vie une traversée sans encombre, et vous voulez sortir de cette croisière en quittant le navire qui prend l’eau.
- C’est imagé, mais c’est un peu ça oui.
- Mais mon bon monsieur, il n’y a pas d’échappatoire, pas d’itinéraire bis ou de plan B, pas même de canot de sauvetage sur ce navire !
Après un silence :
- Si encore le capitaine nous disait où il allait !
- Mais il n’y a pas de capitaine .
- Vous voulez dire que personne ne donne le cap ?
- Non, personne. Chacun se donne un cap à lui-même et le cap suivi par la marche du monde est la résultante de tous ces caps.
- Il y a bien des chefs de ce monde ?
- Oh, des chefs, il n’en manque pas ! Mais aucun n’a jamais réussi à se rendre maître du monde et ce n’est pas faute d’avoir essayé.
- Alors personne ne sait où on va ?
- Et c’est heureux !
- Comment ?
- Imaginez que notre sort soit entre les mains d’une seule personne. “ S’en sortir” deviendrait alors de la plus grande urgence.
- A moins qu’il n’exerce un pouvoir éclairé !
Quelques minutes furent nécessaires à chacun pour se pénétrer de la clarté que recelait cette dernière affirmation.
- Un pouvoir éclairé ! Intéressant, mais à quelle source ?
- Le bien ! Le bien pour tous.
- Ce n’est pas une source fiable, hélas, car chacun s’en fait une idée. Le bien pour tous, ça n'existe pas. C’est une illusion.
- Comment, un toit pour tous et de quoi se nourrir chaque jour, sans craindre la violence, pour vous c’est une illusion ?
- Non, mais ce n’est qu’un début. Le bien essentiel auquel aspire tout homme et toute femme, c’est d’être reconnu dans sa singularité, pour ne pas dire être aimé. Et cela aucun pouvoir ne peut le garantir.
- Alors pour vous un monde qui va bien n’engendre pas de lui-même le bien ?
- C’est une condition nécessaire mais pas suffisante. Cela n’élimine pas la souffrance. Une fois éliminée l’inquiétude liée aux crises, il faudra affronter celle liée à sa famille, à la maladie, au temps qui passe, à la solitude, à la mort. La question posée n’est pas comment s’en sortir, mais que faisons-nous sur ce bateau.
- Je n’ai pas choisi d’embarquer, moi.
- En êtes vous si sûr ? Si vous pensez votre présence sur terre non pas comme le fruit du hasard, mais comme une nécessité, cela change la perspective.
- Et en quoi ?
- Si tout ce qui advient doit son existence à une nécessité - la planète qui vous porte comme la vie qui vous a engendré et la marche du monde avec ses crises -, alors il est préférable d’adhérer à cette réalité plutôt que d’espérer y échapper.
- Je vous vois venir. Derrière tout ça, vous allez placer un grand horloger.
- Pas nécessairement. Tout ayant une cause, il suffit d’un principe causal absolu qui ne cesse de générer ce qui advient, sans début ni fin.
- Et vous voulez me faire croire que ce principe n’oriente rien, ne dirige rien, ne donne aucun cap ?
- Ce principe est sans volonté. Il est inutile d’en attendre quoi que ce soit.
- Que peut-on faire, alors, si tout est fatalité.
- Tout est déterminé mais tout n’est pas fatal. C’est là toute la place que nous devons prendre dans la marche du monde. Il y a ce qui arrive ou nous traverse contre lequel on ne peut rien et il y a ce qu’on en fait.
- Là vous atteignez ma limite. Que peut-on faire devant la souffrance de tous ceux qui subissent la violence ; les peuples en guerre, les enfants, les femmes, les blessés de la vie, les discriminés de toutes sortes.
- Et vous pouvez ajouter la mort.
- Oui, la mort … que peut-on faire contre tout ça ?
- La souffrance et la mort existent dans tous les règnes. Les montagnes s’érodent, les plantes et les animaux souffrent et meurent. Et la vie soulève d’autres montagnes et fait naître d’autres plantes, d’autres animaux.
- Mais nous l’espèce humaine, c’est pas pareil. Nous, on a conscience de ça.
- C’est bien cette conscience qui nous donne capacité à considérer ce qui nous arrive ou nous traverse, à en comprendre les causes et à orienter nos comportements et nos actes en conséquence.
- Il n’empêche que nous en souffrons.
- Le tragique est une dimension incontournable de la vie. Vouloir s’en affranchir est une illusion. Mais la renaissance en est une dimension aussi incontournable. Le tragique ouvre la blessure d’où procède la renaissance.
- Ou pas !
- Vous avez raison. Le fatalisme creuse son lit dans les méandres d’une blessure qui n’aspire plus à rejoindre la mer.
- Comment leur en vouloir, à ceux qui baissent les bras ?
- La complaisance est fille du fatalisme alors que l’indignation est fille du déterminisme.
- Que voulez-vous dire par là?
- Tout simplement qu’après avoir pris la distance nécessaire pour comprendre les causes de ce qui nous arrive ou nous traverse, vient le temps d’en faire quelque chose.
- Toujours cette obsession de faire !
- Non, parce que deux attitudes sont alors possibles : soit accepter ce qui nous arrive parce que nous ne pouvons l’empêcher, soit s’en indigner parce que nous souhaitons et avons les moyens d’en empêcher ou d’en atténuer les effets.
- Et comment discerner les deux attitudes ?
- Ce qui nous arrive est la plupart du temps le résultat d’une cause extérieure. Mais nous pouvons nous-même devenir la cause d’événements ou en changer le cours. Ce qui arrive, aussi minime soit-il, sera alors la conséquence de cet agir, mû par notre indignation.
- En somme une attitude positive et une négative.
- Non, les deux sont positives. Le juste laisser agir est une attitude aussi exigeante que l’agir. Elle suppose d’avoir confiance en la vie et en sa capacité de renouvellement. C’est plutôt une juste attitude à avoir devant la mort, ne croyez-vous pas ?
- Plutôt, oui. Même si la repousser en soignant de plus en plus de maladies n’est pas vain non plus.
- Je vous l’accorde. La mort comme bien d’autres événements qui nous affectent nous propose les deux attitudes qui ne s’excluent pas.
- Il n’empêche que tout ça ne m’enlève pas la forte inquiétude que provoque la marche du monde et le sentiment qu’il va mal.
- Cette inquiétude est bonne car elle est nécessaire. Elle nous met en devoir de vigilance. Mais soit elle est passive et vous ronge, soit elle est active et vous meut.
- Je ne peux pas à moi seul changer la marche du monde.
- Non, mais vous pouvez changer votre marche à vous, qui est une partie de la marche du monde. Plus vous en comprendrez les causes, plus vos pas se rapprocheront de ce qui génère ces causes et plus votre puissance d’être sera augmentée.
- Ce n’est pas ce que je recherche. Je recherche la tranquillité, moi, pas la puissance.
- Cette tranquillité ne s’obtient pas en cherchant à s’affranchir du tragique qui fait partie de l’existence. Elle s’obtient en se donnant le moyen de le considérer, de le regarder sans qu’il génère en vous de la violence ou de la tristesse.
- L’équanimité dont parle Bouddha, c'est ça ?
- Ou le vide du Tao ou la sagesse dont parle Socrate ou l’amour total qu’a indiqué le Christ allant jusqu’à celui pour son ennemi.
- Je m’en sens tout simplement incapable. C’est une visée bien trop éloignée.
- Ce sentiment d’incapacité, nous le partageons tous. Et comme tout ce qui nous traverse, nous ne pouvons l’empêcher. Mais nous pouvons le considérer et le trouver bon.
- Comment cela ?
- Ce sentiment d’incapacité est nourri par notre ego. Il nous donne donc accès à cette juste compréhension que ce ne sont pas nos propres forces - notre savoir, notre culture, notre richesse - qui nous ouvrent la voie que vous appelez de vos vœux et que vous avez appelé tranquillité.
- Qu’est ce qui ouvre à cette voie, alors ?
- Notre effort pour nous rapprocher de ce principe causal absolu et la prise de conscience que nous sommes partie de ce principe qui agit en nous et nous rend également cause de ce qui advient. Chaque fois que, laissant ce principe agir positivement, nous sommes cause d’une supplément d’amour pour nous et autour de nous, une joie naît qui n’a rien du bonheur ou de la satisfaction mais qui a le goût de la plénitude.
Quelques oiseaux dans le ciel attirèrent leur regard, simultanément, comme si leur vol était là pour capter et élever cette étrange unité qu’ils ressentaient dans cet instant.
Puis les oiseaux disparurent et laissèrent place à un long temps de silence au bout duquel ils furent traversés chacun par un vol qu’ils ne qualifièrent pas mais dans lequel ils reconnurent un impalpable parfum de liberté.
Ils se tendirent enfin la main et, avant de se quitter, ne purent empêcher leur bras de passer par-dessus de l’épaule de leur interlocuteur, le serrant contre soi.
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