L'homme qui savait nager
On lui a enseigné les bons mouvements depuis l’enfance
Il sait comment glisser son corps entre deux eaux ;
celles du plaisir tiède et celles d’un bonheur possible.
Il sait comment éviter les écueils de la souffrance,
ceux qui pointent lorsqu’on se laisse dériver
et qui vous blessent le cœur jusqu’au sang.
Jusque là il est satisfait de sa trace laissée dans l’eau
que d’autres par confort ou admiration se sont mis à suivre
ne se doutant pas qu’un jour elle disparaîtrait à leurs yeux.
Et c’est une banale visite de routine qui le fait plonger.
Quelques unes de ses cellules se sont rebellées
au point de remettre en cause sa trajectoire jusque-là parfaite.
Ne sachant plus répéter les mouvements qu’il a appris
Il descend dans les profondeurs de son corps
où l’attend le doute, tapi sur un lit de douleur.
Il se sait avoir un corps qui jusque là lui a obéi
Mais il sent bien qu’il ne peut plus en disposer
Il ne sait plus que faire avec ce corps qui prend l’eau.
C’est alors qu’une voix traversant toutes ses chairs
pour parvenir à son entendement lui fait comprendre
qu’il n’a pas un corps, qu’il est un corps.
Et voilà que cette matière, qu’il croit dominer
de toute la pensée qui le distingue en tant qu’homme,
en étant affaiblie, meurtrie, devient son maître.
Il se met à l’écoute. Tout vibre. Tout murmure.
Il entend chaque cellule prier avec son âme propre
et la prière de toutes ensemble devient offrande.
Comme elles aspirent à la clarté, son corps s’élève.
La lumière à la surface l’atteint à nouveau, le transforme
et avec elle une conscience nouvelle le pénètre.
Il comprend que les gestes du passé sont inutiles,
qu’il n’a plus besoin de maintenir un cap, coûte que coûte,
car son corps, devenu lui, nage désormais dans la joie.
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