La saveur du monde

Publié le par Denis

C’est une dent de lait posée sous l’oreiller par la petite fille édentée qui, le soir encore au retour de la ballade, triomphait sur les épaules de son grand père ;

C’est la langue de la biche léchant à rebrousse-poil son nouveau-né, à peine sorti de l’enveloppe matricielle qui gît encore sur la mousse d’une clairière ;

C’est l’haleine de la nuit lorsqu’elle vous tient chaud sur les chemins de pierres serpentant parmi les vignes prêtes à être vendangées ;

C’est une porte qui s’ouvre sur le fumet d’un plat, naguère confectionné par votre mère, et dont vous avez enfin les justes proportions dans le livre de recettes, retrouvé ;

C’est le lent déchirement des écharpes de brume sur les eaux du golf semé d’îles, dans un silence habité par l’attente et le mystère ;   

C’est une buée s’échappant des narines d’un animal dont vous ne distinguez que deux yeux fixes plantés sur vous dans l’odeur d’un sous-bois ;

C’est l’odeur du pain chaud juste après que la lame du couteau ait fendu la baguette destinée au partage entre amis, au petit déjeuner d’un lendemain de la fête ;

C’est le dernier pas qui vous découvre, au sommet du col, le verrou glaciaire où se disputent séracs et crevasses dans un vertige bleu glacé ;

C’est la prière encensée des moines à l’office de nuit, qui monte comme des mains heureuses et partent entourer la terre de leur attention bienveillante ;

C’est un message de votre fils sur votre téléphone, consulté sur un chemin bordé de coquelicots, qui vous dit qu’avoir un père comme vous suffit à son bonheur ;   

Ce sont les larmes de Purcell auxquelles vous consentez lorsque Didon demande de nous souvenir d’elle, agonisante et entourée de roses, aussi belle que sa voix est déchirante ;

C’est tout cela et bien d’autres moments encore, surgis dans le cours du jour comme l'exhalaison d'un sublime parfum dont le sillage vous émeut encore.

Publié dans prose poétique

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Nemo 10/04/2020 20:20

Très belle "poétie"...La saveur dans l'infime...autant que dans le majestueux. Mais la saveur est amplifiée encore lorsque l'on est deux à savourer!

Thérèse 18/12/2016 11:56

Merci pour ta poésie bucolique et joyeuses fêtes!

Coline 16/12/2016 09:26

Une merveille d'écriture !Bravo !

Denis 16/12/2016 09:32

Merci Coline,
C'est trop ... !!